Historique du tabac

par Colette Vidal


Les origines du tabac

Selon la documentation, le tabac est originaire de l'Amérique centrale et de l'Amérique du Sud. Cette plante, avec plus de 50 variétés, appartient à la famille des solanacées, qui comprend la belladone (toxique), le poivron, la tomate, la pomme de terre, l'aubergine et la ketmie8,9.

Deux variétés de tabac nous intéressent plus particulièrement ici. La première, Nicotiana rustica, ou «vrai tabac», était utilisée par les peuples autochtones d'Amérique bien avant la venue des Européens. Même si elle n'est pas originaire d'Amérique du Nord, elle s'est bien adaptée à son climat. Le tabac commercial, comme celui des cigarettes, est appelé Nicotiana tabacum. D'abord cultivé en Amérique centrale et en Amérique du Sud, on l'a introduit avec succès en Virginie, où il est devenu une culture commerciale importante8. Le vrai tabac, plus doux que celui utilisé dans les produits commerciaux, était généralement considéré comme une plante sacrée par les Indiens d'Amérique du Nord; souvent cultivé à part, son ensemencement et sa récolte s'accompagnaient de rites particuliers. Il était un élément essentiel des rites entourant les nombreuses cérémonies au cours desquelles il était utilisé. Il pouvait être brûlé, jeté sur l'eau, laissé sur le sol ou fumé dans une pipe par une seule personne ou par un groupe de personnes formant un cercle.

L'usage traditionnel du tabac

En Amérique centrale et en Amérique du Sud, où poussait Nicotiana tabacum, un tabac plus fort et aux larges feuilles, le tabac était fumé par les Indiens à l'aide de pipes dont le modèle et la taille pouvaient varier, ou encore sous forme de rouleaux parfois très décorés9. Dans certaines parties de l'Amérique du Sud, le tabac pouvait être mâché ou prisé pour «dégager l'esprit9». On s'en servait aussi comme remède pour soigner de nombreuses affections. Ainsi, les Mayas l'utilisaient contre l'asthme, les piqûres et morsures, les problèmes intestinaux, les refroidisse-ments, la fièvre, les convulsions, les affections nerveuses et urinaires, les douleurs aux yeux et les maladies de la peau (Tierra, p. 56).

Certaines tribus cultivaient le tabac afin de s'en servir comme insecticide contre certaines larves de mouches parasitant la peau (idem). Peu importe son usage, le tabac était présent dans tous les aspects de la vie et constituait un élément essentiel à diverses occasions, comme les semailles et la récolte, les naissances, les mariages et les enterrements, la prière et les grâces rendues aux dieux9.

Chez les Indiens d'Amérique du Nord, les nombreux usages traditionnels du tabac incluaient les accords de paix avec d'autres tribus; la guérison de diverses affections comme les maux d'oreilles (Malécites), sans compter les morsures de serpents (Choctaw), les coupures et les brûlures (Cris); la prévention des éclairs et des orages (Séminoles); les préparatifs visant à s'assurer d'une bonne pêche (Indiens de la Caroline) (PNLAADA, p. 28). Cependant, la fumée de tabac servait avant tout d'offrande aux esprits (Paper, p. 5). À cette fin, le tabac pouvait être fumé dans une pipe ou placé directement sur une flamme. Dans certains cas, il était déposé sur le sol comme offrande à la terre, jeté sur l'eau ou placé sur ou près des roches ou des arbres sacrés (idem). Mais le moyen le plus puissant d'entrer en communication avec les esprits restait la pipe, car la fumée que partageait la personne qui l'offrait et l'esprit qui la recevait permettait d'établir la communication (Schissel, p. 3).

La pipe sacrée

La pipe sacrée était utilisée par presque tous les groupes autochtones d'Amérique du Nord, à l'exception de ceux de l'Arctique, où le tabac a été introduit bien après la venue des Européens.

«L'importance de la pipe dans la vie religieuse et la philosophie de nombreux peuples autochtones d'Amérique du Nord peut se comparer au rôle de la Torah dans le judaïsme et à celui du Coran dans l'islam; c'est le principal moyen de communication entre les puissances spirituelles et les humains.» (Paper, p 13) (traduction).

Les fouilles archéologiques ont permis de trouver de grandes quantités de pipes dans des monticules (lieux de sépulture) remontant à la préhistoire. Ces pipes sont souvent faites d'os, de pierre ou d'argile cuite et présentent une grande variété de formes et de décorations. De plus, les matériaux ayant servi à les fabriquer ne sont pas toujours trouvables dans les environs des fouilles, ce qui porte à croire que des échanges ont eu lieu avec des tribus éloignées des milliers d'années avant l'arrivée des Européens. Selon Paper (p. 98), quels que soient les écarts observés dans l'intégration de la pipe sacrée, le rite entourant celle-ci était et est toujours présent chez tous les Indiens nord-américains vivant au sud de l'Arctique.

Il convient de souligner que, dans certains cas, la pipe était utilisée sans tabac, car les autochtones disposaient de nombreuses espèces différentes de plantes dont les feuilles pouvaient être fumées ou brûlées seules ou mélangées à du tabac. Ces mélanges, appelés kinnikinnicks, pouvaient comprendre des feuilles de cornouiller Cornus sericea (Rutsch, p. 31). Bertha Blondin1 signale que les Dénés, où le tabac a été introduit vers 1930, utilisaient le cornouiller soyeux dans leur pipe mais la fumée n'était pas inhalée.

Le rite de la pipe est rattaché à une philosophie et à un symbolisme religieux que partagent la plupart des Indiens d'Amérique du Nord et qui, contrairement à ce que croyaient les Euro-Américains, remonte à la même époque ou précède la religion dominante des Européens (Paper, p. 97).

 

Le symbolisme dans la religion autoch-tone

Certains des symboles les plus répandus dans la religion des Indiens d'Amérique du Nord incluent le cercle d'influences, qui symbolise le cercle de la vie ainsi que le lever et le coucher du Soleil. La croix au centre du cercle représente les quatre directions : le nord, le sud, l'est et l'ouest, de même que les quatre saisons de l'année. La pipe sacrée qui, au même titre que la suerie, est un rite pan-indien, possède son propre symbolisme puissant. Les Indiens d'Amérique du Nord attachent une signification particulière aux matériaux utilisés pour fabriquer une pipe, de même qu'à la forme et à la décoration de celle-ci. Par exemple, la pipe au tuyau détachable utilisée le plus couramment lors des cérémonies symbolise le ciel et la terre, la complémentarité de l'homme (tuyau) et de la femme (fourneau). Les deux éléments sont assemblés au début de la cérémonie. Seul le «vrai tabac» cultivé par les Indiens est utilisé dans ces rites. La pipe est passée à chacun des membres du cercle, habituellement dans la direction de la course du Soleil (d'est en ouest), et seulement après que la personne présidant la cérémonie ait fait une offrande de fumée au Créateur, aux quatre directions et à la Terre.

Habituellement, la pipe sacrée est offerte à tous, sauf aux enfants. Les femmes menstruées ne participent pas à l'échange, car pendant ces instants sacrés, leur pouvoir inné supplantera celui de la pipe (Paper, p. 38).

Un des aspects importants des croyances autochtones est que la pipe et le tabac sont des dons du créateur. La légende peut toutefois varier. Selon celle des Pieds-Noirs, le calumet sacré leur a été donné par le chef Tonnerre (Schissel, p 5); selon celle des Sarcee, des graines de tabac leur ont été données par un serpent d'eau qui leur a dit de ne pas les transmettre à d'autres peuples (idem, p. 11). Dans de nombreuses tribus, le tabac et la pipe sacrée jouent un rôle dans l'origine des peuples.

 

L'appropriation du tabac par les Européens

Si le tabac est un don de l'Île de la Grande Tortue au reste de l'humanité, on peut affirmer que ce don a fait l'objet de tels abus qu'il est devenu une calamité tant pour les autochtones que pour les non-autochtones, détruisant la vie de millions de gens partout dans le monde.

En 1520, les conquistadors espagnols venus au Mexique ont remarqué que l'empereur aztèque Motecuhzoma fumait des rouleaux de tabac ornés de merveilleux dessins et d'or8. Ces rouleaux étaient les premiers ancêtres de nos cigares modernes. Mais avant que ces derniers ne deviennent populaires auprès des Européens, le tabac était considéré comme une panacée et utilisé pour traiter toutes sortes de maladie.

Jean Nicot, nommé ambassadeur de France à Lisbonne (Portugal) en 1560, a joué un rôle particulièrement important dans la venue du tabac à priser sur le marché. Son nom a été immortalisé dans la désignation botanique de Nicotiana et dans la substance active du tabac, la nicotine9.

En Angleterre, le navigateur Walter Raleigh a popularisé l'usage de la pipe, une habitude qui s'est répandue rapidement dans le continent européen au XVIIe siècle. Pendant la même période, le tabac continuait d'être utilisé comme produit à mâcher et à priser.

Le dernier développement ayant permis la généralisation de l'usage du tabac dans le monde a été la production commerciale de la cigarette, dont l'ancêtre était le papelito d'Amérique du Sud. En 1853, Luis Susini, qui avait conçu une machine pouvant fabriquer 3 600 cigarettes à l'heure, a fondé la première usine à cigarettes à Cuba. En 1883, James Bonsack a mis au point une machine produisant 15 000 cigarettes à l'heure. En 1921, la cigarette avait supplanté tous les autres produits du tabac comme bien de production et de consommation de masse. Les cigarettes à bout filtre ont fait leur apparition après la Deuxième Guerre mondiale. Avec l'automation, les machines peuvent maintenant produire 8 000 cigarettes à la minute et les cigarettes à bout filtre sont devenues le produit du tabac le plus populaire dans tous les pays industrialisés9.

Dans ce rapide survol de l'expansion du tabac des Amériques au reste du monde, c'est de Nicotiana tabacum qu'il s'agit, la variété plus forte et à large feuilles autour de laquelle une industrie puissante a été érigée. Ce qui était au départ une plante sacrée, utilisée avec parcimonie et respect, est devenue un produit de vente courant exploité en vue d'en tirer des profits. Le tabac était un gage d'amitié des autochtones à l'égard des Blancs. Ces derniers s'en sont emparés, l'ont modifié et vendu à tous les peuples de la Terre. La dépendance à la nicotine a fait de nombreuses victimes, y compris chez les autochtones. Selon Rutsch6 l'appropriation du tabac par les Européens a été un symbole de la colonisation des Amériques.

Il est urgent de restaurer l'usage du tabac en tant que coutume indienne et de se débarrasser d'une habitude non réglementée et dangereuse.

 


Ouvrages de référence


1. Blondin, Bertha. «Traditional use of Tobacco Among the Dene». Arctic Medical Research, 49 (suppl. 2) : 51-53, 1990
* PNLAADA, Liz O'bomsawin. The Smoke-free Kit for Native Communities. PNLAADA, Santé et Bien-être social Canada, 1991.
2. NAFC (Association nationale des centres d'amitié, ANCA), Bill Dare. «Sacred Plant, Sacred Ways». NAFC Tobacco 3. Demand Reduction Strategy, NAFC, Ottawa, 1995.
3. * Paper, Jordan. Offering Smoke, The Sacred Pipe and Native American Religion. University of Idaho Press, Moscow, Idaho, 1988.
4. Pendell, Dale. Plant Powers, Poisons and Herbcraft. Mercury House, San Francisco, 1995. 6.* Rutsch, Edward S. 5.Smoking Technology of the Aborigines of the Iroquois Area of New York State. Associated University Presses Inc., Cranberry, New Jersey, 1973.
6. Schissel, Catherine. Traditional Tobacco Use in Plains Indian Societies. Rapport commandé par la Société canadienne du cancer, Alberta, division des T.N.-O., janvier 1994.
7. Tierra, Michael. «Healing Herbs - Tobacco: Native Blessing or Whiteman's Curse». Shaman's Drum, 56-58, été 1986.
8. Voges, Ernst. «Tobacco Encyclopedia» (extrait). Tobacco Journal International, 363-369, sans date.
© 1997 ONRIISC 05/01/98