Le régime des pensionnats
et ses conséquences historiques
pour les aînés d’aujourd’hui

Présenté par Arlene Vrtar-Huot, B.Serv.Soc., lors de la conférence Atteindre le cœur du Cercle tenue à Ottawa (Ontario) le 12 juin 2003. Métisse-crie originaire de la Saskatchewan, Arlene appartient à la deuxième génération des survivants du régime des pensionnats.
* Note de la rédactrice en chef : L’article qui suit présente les points essentiels d’un exposé sur le régime des pensionnats et ses conséquences historiques pour les aînés d’aujourd’hui.

 

Cet exposé avait pour but d’illustrer le lien entre la détérioration de la santé de nombreux aînés autochtones et le fait, pour eux, d’avoir été forcés à quitter leur foyer et leur famille pour entrer au pensionnat. On a établi une corrélation entre l’expérience historique des enfants autochtones retirés de force de leur foyer et les cas d’adoption contemporains. Les affirmations qui suivent sont des faits connus concernant l’adoption et décrivent ce que nous savons être vrai au sujet des ses conséquences.

L’adoption est un processus qui dure toute la vie.
L’hérédité et l’influence de l’environnement sont les fondements même de l’identité chez l’enfant adopté et la famille adoptive.
Quel que soit l’âge de l’enfant, la séparation d’avec les parents biologiques constitue un traumatisme — un traumatisme de séparation.
Le sentiment de perte est inhérent au processus d’adoption et ce, pour tous les membres du triangle : les parents biologiques, les enfants adoptés et les parents adoptifs.
Les enfants qui ne connaissent pas les faits les concernant (leurs origines, p. ex.) inventent leur propre réalité — à partir de vérités partielles, de leur perception d’eux-mêmes et des réactions des autres à leur égard.
La peine n’est jamais résolue — chaque étape du développement fait l’objet d’un processus de réconciliation.

Un bref rappel du cycle de vie traditionnel autochtone nous aidera à comprendre les répercussions nuisibles du régime des pensionnats sur le mode de vie des peuples autochtones. Les parents ont été privés de la possibilité d’élever leurs enfants au cours des premiers stades de l’enfance et de l’adolescence. Les Autochtones étaient dévoués envers leurs enfants et l’enseignement se faisait en tout temps. Par conséquent, avec le départ des enfants vers les pensionnats, la transition en douceur vers les étapes subséquentes du développement a été gravement interrompue.

Naissance et petite enfance – À la naissance, les besoins élémentaires étaient satisfaits. À mesure que les enfants grandissaient, on leur prodiguait toute l’affection, tout l’amour, toute la joie, toute la liberté et toutes les connaissances spirituelles dont ils avaient besoin et ce, de l’enfance jusqu’à l’âge de douze ans environ. Les enfants représentaient l’existence future pour laquelle les gens luttaient. Ils étaient considérés plus près du Créateur, ils étaient grandement chéris et perçus comme un présent.

Adolescence – À ce stade, les rites de passage commençaient. De nombreuses cérémonies et célébrations soulignaient le passage des enfants au stade suivant de leur vie. On leur enseignait les vertus, les responsabilités et ce que signifiait le choix d’un ou d’une partenaire pour la vie. Les jeunes gens apprenaient à s’occuper des jeunes enfants.

Vie adulte – Les adultes savaient qu’il était de leur devoir de préserver les normes. Le soin des enfants était la responsabilité indéniable des adultes. Il y avait des mariages, des cérémonies et des règles de protocole. Il allait de soi qu’il s’agissait de l’étape de la vie où il fallait travailler durement.

Vieil âge – Le vieil âge était synonyme de sagesse. Les aînés étaient les gardiens des coutumes et des traditions. Ils étaient pour les jeunes des compagnons, des conteurs et des enseignants. Ils étaient aussi respectés pour leur sagesse, et on recherchait leurs conseils pour s’assurer de conserver de bonnes relations au sein de la famille.


La Première communion d’Arlene.

Dans le Cercle de la vie, chacun était apprécié et contribuait à l’harmonie de la famille et de la collectivité. Les frontières étaient claires et les rites de passage marquaient toujours les étapes du développement.

Nous savons qu’un enfant adopté qui ne reçoit pas d’affection ne peut s’intégrer avec bonheur à sa nouvelle famille. Considérez le retrait forcé d’enfants autochtones de leur foyer. À quel point ces enfants ont-ils dû être traumatisés! Nous savons maintenant que de nombreux crimes et atrocités ont été commis à l’endroit de ces enfants dans les dortoirs des pensionnats. On enseignait aux enfants autochtones qu’ils étaient des sauvages et que le Créateur auquel ils adressaient leur prière était un diable. C’est dans un tel environnement que les Autochtones apprenaient à se considérer fondamentalement dépourvus de toute valeur. Malheureusement, cela est devenu « le fondement de leur identité ». De nombreux Autochtones ont été victimes d’un traumatisme de séparation dont les conséquences sont transmises à travers les générations. Les survivants du régime des pensionnats ont perdu leur culture et leur spiritualité et ont hérité des incidences de sévices physiques et sexuels, d’un manque d’estime de soi et d’une éducation de niveau inférieur.

Les enfants étaient parfois envoyés dans les pensionnats pendants plusieurs années de suite. Les parents et les grands-parents perdaient non seulement leurs enfants mais aussi leurs rôles essentiels de conteurs, d’enseignants et de guides. N’ayant plus d’enfants à s’occuper, les adultes perdaient le sens de leur vie; avec l’effondrement de leur système social, il ne leur restait plus qu’à exister.


Arlene sur les genoux de son grand-papa cri quelque part dans la forêt en Saskatchewan.

Cette sombre histoire continue d’affecter de nombreuses personnes, familles et collectivités autochtones. Le retrait forcé historique d’enfants de leur foyer est sans aucun doute un facteur qui a contribué à l’état de santé fragile que l’on observe de nos jours chez de nombreux aînés autochtones. Examinez les expériences d’enfance vécues par de nombreux aînés autochtones à la lumière de la théorie du « Syndrome d’adaptation » de Hans Selye :

A – La réaction d’alarme – Cette phase se caractérise par la sécrétion accrue d’hormones de stress et par l’activation des mécanismes de défense de l’organisme. À ce stade, la résistance de l’organisme diminue et, si le stress est trop grand, la mort peut survenir.

B – Le stade de résistance – À ce stade, l’organisme essaie de s’adapter pour rétablir l’équilibre. Il s’efforce, par exemple, de ramener la pression artérielle et la température corporelle à la normale. Avec le temps, l’organisme commence à s’adapter à l’exposition prolongée au facteur de stress et les signes physiques disparaissent.

C – Le stade d’épuisement – Ce stade survient lorsque l’organisme s’épuise en raison d’une exposition trop prolongée au facteur de stress. L’excès de stress provoque une sécrétion accrue des hormones de
stress et la réactivation des défenses de l’organisme comme au stade de la réaction d’alarme. Le niveau d’énergie de l’organisme s’épuise, les signes caractéristiques du premier stade réapparaissent mais sont désormais irréversibles. La mort s’ensuit.

Arlene a mis fin à son exposé par un message particulier à l’endroit des représentants en santé communautaire du Canada et des autres personnes qui doivent aider les aînés autochtones :

Arrivé au stade de la vieillesse, il faut assumer les aspects non résolus de sa vie, mettre un terme aux difficultés émotionnelles non réglées. Il existe un lien entre le corps et le mental, et nous savons que le corps de nombreux aînés autochtones est meurtri par la douleur liée au passé. Nous devons faire notre possible pour aider nos aînés à guérir leur mental, leur corps et leur esprit. Les RSC doivent reconnaître qu’il s’agit là d’un travail qui en vaut la peine pour les générations à venir.